Innovation Digital & Tech

Défense, spatial, santé, infrastructures critiques… dans ces univers, il est impossible d'« aller voir les utilisateurs » : pas d'observation in situ, pas de visite terrain, en raison de la confidentialité, des risques opérationnels…
Le terrain existe. Vous n'y accédez simplement pas.
Sur un projet récent dans le secteur de la défense, nous devions concevoir un équipement militaire sans jamais accéder au terrain réel : zéro observation directe. Le paradoxe classique de la user research en environnement contraint : comment valider des insights sur des usages qu'on ne peut pas observer ?
La réponse courte : impossible de faire « comme d'habitude ». Et c'est précisément ce qui rend l'exercice intéressant.
Cartographier un terrain qu'on ne voit pas
La première étape a été de cartographier les utilisateurs beaucoup plus finement que dans un projet « classique ». Nous avons invité des militaires en atelier, clarifié leurs rôles, leurs niveaux d'expertise, leurs missions, leurs contraintes physiques, leurs marges de manœuvre. Nous sommes descendus jusqu'aux données anthropométriques : mesures corporelles, port de gants, amplitude de mouvement, postures d'usage… parce que sans observation directe, chaque angle mort devient un risque découvert trop tard, quand le produit est déjà industrialisé.
Ensuite, il a fallu reconstituer le contexte d'usage. Attention, pas en l'imaginant, mais en le modélisant. Nous avons documenté et mis à jour en continu les contraintes :
Environnementales : température, poussière, luminosité, bruit.
Temporelles : urgence, fenêtres d'action, séquences d'intervention.
Cognitives : stress, fatigue, multitâche, charge mentale.
Chaque variable compte ! À la fin, cette cartographie est devenue la référence partagée entre design, ingénierie, ergonomie, user research et utilisateurs. Tout le monde travaille avec la même représentation de « ce qui se passe vraiment » autour du futur produit.
Remplacer les intuitions par des hypothèses structurées
Dans ce projet, chaque décision de conception est devenue une hypothèse explicite. Pour chacune, nous avons précisé :
sa source (interview, documentation, benchmark, expert métier…),
le contexte dans lequel elle s'applique,
l'impact si elle s'avère fausse,
le test qui permettra de la valider.
Là où le terrain « ouvert » permet parfois de comprendre beaucoup de choses d'un coup, le terrain contraint impose une construction progressive. Chaque échange met à jour la carte. On vérifie en continu que l'ensemble reste cohérent.
Cette contrainte oblige à expliciter ce qui, dans des démarches plus classiques, reste souvent implicite (ce n'est pas oublié, mais rarement formalisé). Ici, formaliser devient un prérequis pour avancer.
Prototyper bas, tester vrai
Faute de terrain accessible, nous avons choisi des prototypes low-fi mais très concrets : carton, LEGO, plastiline… L'objectif étant d'obtenir rapidement des prototypes à l'échelle réelle pour rendre tangibles nos hypothèses de conception.
Avec ces maquettes, nous avons pu :
simuler la prise en main avec et sans gants,
tester différentes postures d'usage,
rejouer des micro-séquences : sortir l'équipement du sac, le fixer, le manipuler, le ranger.
Ces prototypes n'avaient rien d'élégant, mais ils ont révélé des problèmes et des opportunités qu'aucune maquette 2D ou 3D ne nous aurait permis de voir. Surtout, ils ont permis aux militaires présents de se projeter dans leurs gestes, de corriger nos hypothèses et d'enrichir notre compréhension du terrain.
Nous sommes ensuite passés à une maquette 3D pour valider les volumes et l'assemblage, pendant qu'un prototype d'interface digitale nous permettait de tester les flux du système. Puis nous avons multiplié les tests avec différents profils, jusqu'à stabiliser un ensemble cohérent.
Ce que l'inaccessibilité du terrain enseigne vraiment
Quand le terrain est inaccessible, la tentation naturelle est de « compenser » : plus d'itérations, plus de profils testeurs, plus de triangulation. C'est utile, mais incomplet.
Le vrai changement, c'est de passer d'une logique d'observation à une logique de modélisation évolutive : à chaque échange, interview, revue de prototype, on met à jour la carte des utilisateurs, des activités et des contraintes, et on vérifie sa cohérence avec l'ensemble des acteurs du projet.
Dans des secteurs à haute exigence comme la défense, le luxe, la santé, l'aéronautique, l'approximation se paie cher. Une ergonomie ratée ou un produit mal adopté peuvent compromettre des années de R&D. L'inaccessibilité du terrain n'est donc pas un détail logistique : c'est une contrainte structurante, qui doit transformer la façon de faire de la user research.
Des protocoles utiles bien au-delà de la défense
Ces approches ne sont pas réservées aux équipements militaires. Dès que le terrain est complexe, risqué, coûteux ou très réglementé, elles trouvent leur place. Pas parce qu'elles seraient « supérieures » à la recherche terrain classique, mais parce qu'elles reconnaissent une réalité fréquente : le terrain n'est pas toujours ouvert.
Dans ces situations, la question n'est plus : « Peut-on faire de la bonne UX sans accès terrain ? » mais plutôt : « Comment transformer cette contrainte en avantage méthodologique ? »
Parce qu'au fond, l'inaccessibilité du terrain ne fait pas disparaître les utilisateurs. Elle oblige à reconstruire leur contexte autrement, à expliciter les hypothèses, à prototyper tôt, et à accepter que la carte du terrain est un objet vivant plutôt qu'une photo prise à un instant T.
Et vous, quand le terrain est inaccessible, qu'est-ce qui fonctionne vraiment dans vos pratiques en recherche utilisateur ou design ?

Domitille
Placzek
Senior UX Researcher
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